Sur les traces de l'histoire de la peinture

extrait du livre : Conjonction dans la peinture

Martina Charbonnel  2008 cible concentrique 16  70x70 acrylique sur toile Martina Charbonnel 2008 cible concentrique 16 70x70 acrylique sur toile

Comment peut-on encore parler d’histoire de la peinture à  une époque qui ne connaît plus que l’art contemporain,  lui-même de plus en plus  dissout dans  les arts visuels ? L’éclatement des catégories  artistiques  a été  en partie  initié par des artistes dans les années 60 mais sa pérennisation et son institutionnalisation  ont pour  but de contrôler intégralement l’art selon les besoins du moment. C’est également le moyen le plus sûr de  noyer  toutes les inventions  des artistes dans ce magma informel, ce fourre-tout, de l’art contemporain. C’est aussi une façon astucieuse   d’éviter de mettre en concurrence les catégories  artistiques, ce  qui aurait pour conséquence fâcheuse de mettre en  évidence  la faiblesse de certaines propositions face aux innombrables possibilités offertes par  une discipline comme la peinture dont l’histoire est si riche qu’elle ne souffre aucune comparaison. 

 

 Nous allons dérouler un à  un les fils qui nous permettent de remonter l’histoire de la peinture moderne et contemporaine jusqu’à son indispensable poursuite.

Pour commencer, voyons ce qui se dit de la peinture  à présent que les critiques d’art  ont fini par admettre que la défunte discipline  des arts plastiques restait vivante malgré tout ! Les mots utilisés pour la définir  sont loin d’être innocents. Ramener la peinture à n’être qu’un médium la dépossède de son histoire, de sa philosophie et de ses principaux concepts. L’artiste qui utiliserait  la peinture comme un simple médium donnerait la priorité à ce qu’il veut exprimer rangeant la peinture  comme un outil parmi d’autres. Il choisirait  de peindre   comme il pourrait tout aussi bien créer des images numériques, prendre des photos ou réaliser une vidéo. Les impostures institutionnelles n’ont pas hésité à  prétendre que la photo serait de la peinture, l’objectif de l’appareil remplaçant le pinceau. Cette imposture  pariait sur l’extinction de la peinture. Ainsi, la photo déjà menacée par l’image numérique pouvait-elle s’inscrire dans la suite logique de cette très vieille dame qu’est la peinture. C’était vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué et si les armes  ont été pointées  sur la peinture pour tenter d’en finir avec elle,  cette  discipline artistique    était trop liée à l’histoire des civilisations humaines  pour  se laisser éclipser par des outils technologiques ;  ceci précisément parce que la peinture n’est pas qu’un médium. 

 


 

G Koutsandréou  2009 coupe  65x60peinture reflet de lumière G Koutsandréou 2009 coupe 65x60peinture reflet de lumière

 

 

 Clamer  haut et fort  la mort de l’un des fondements essentiels de l’humanité ne s’est jamais révélé très concluant qu’il s’agisse du «  Dieu est mort » de Nietzsche  qui laisse songeur à une époque où Dieu n’a jamais été aussi  encombrant   ou du mythe de la fin de l’histoire qui ne fait même plus rire.  Faute de pouvoir en finir avec la peinture, les institutions ont tenté de la réduire à un simple matériau.


N’ a-t-il pas été prétendu comme l’a fait  Marcel Duchamp que la peinture  ne serait ni plus ni moins qu’un  ready-made puisqu’elle  utilise des produits manufacturés ? Venant de Duchamp,   ces propos tiennent de la provocation ou peut-être d’un compte  à régler avec la peinture.


 L’histoire de la peinture  se perd dans la nuit des temps puisqu’elle était déjà présente dès la préhistoire. Cette peinture mainte fois enterrée par les institutions, cette peinture qui a tant résisté  ne pouvait pas s’éclipser sur simple diktat. Il  n’est aucune image fixe  créée  avec les moyens technologiques les plus performants qui ne gagnerait à être dite avec de la peinture  si l’on tient compte des multiples dimensions constatées dans cette discipline depuis les origines de son histoire. Pour ne donner qu’un exemple,  aucune photo ne peut donner autant de profondeur qu’un  portrait classique peint avec le sfumato et les glacis vertigineux.


Il serait toutefois  erroné et réducteur de  n’accorder à  la peinture qu’un statut d’image.  Mais si la peinture  n’est pas non plus un médium ou un matériau mais qu’elle est aussi entre autres un  peu de tout ceci qu’est-elle au juste ? Pour définir la peinture, il faut l’appréhender dans sa totalité et dans une perspective historique. Sa façon d’être présente au cours des siècles fait d’elle une discipline des arts plastiques comparable à nulle autre. Forte des apports des peintres au cours de l’histoire, elle est  une entité magistrale La peinture est aussi une équation qui  pourrait s’exprimer ainsi : 

 longueur X largeur = matériel X profondeur.

 


La mise en quarantaine de la peinture par les institutions a duré près de quarante  ans, le temps pour les milieux artistiques de laisser  s’effacer  les repères pour mieux axer tous les révisionnismes. Lorsque dans le cafouillis des arts visuels,  la peinture a pu réintégrer une place en tant  que « catégorie parmi d’autres », elle ne s’est pas vue autorisée à s’exprimer dans toute sa pertinence.


En peinture, les concepts ont été jugés ennuyeux et parfois même réactionnaires. Á l’opposé des institutions, bien des gens pensent qu’une peinture parle en elle-même et n’a pas besoin de s’appuyer sur des concepts. Pour étayer cette affirmation, certains disent préférer une peinture classique mais c’est oublier qu’à la lisière de la Renaissance, les peintres étaient  aussi des scientifiques dont l’invention picturale la plus marquante    fut   la divine proportion, répartition mathématique des clairs- obscurs  dans le tableau.


Il ne s’agit pas ici de reprendre toute l’histoire de la peinture mais de rappeler quelques principes qui nous semblent hélas trop souvent perdus, retrouver sa trace pour souligner  son incomparable force créatrice et  lui restituer sa dynamique. La compréhension de  l’histoire par un peintre qui a le souci d’y apporter sa contribution est précieuse parce que totalement inédite. Il ne suit pas les chemins empruntés par les historiens et les critiques d’art parce qu’il  se plonge au cœur  même du  processus de création des peintres dont les  trouvailles  ont influencé l’époque. Seul, un peintre soucieux des apports  historiques de sa  discipline  peut comprendre  l’essentiel des contributions de ses prédécesseurs. Il ne suffit pourtant pas d’être peintre  pour saisir avec subtilité ce qu’ont voulu dire les maîtres  qui nous ont précédés. Encore faut-il  s’inscrire soi-même dans la perspective de poursuivre l’histoire de la peinture pour en extraire la continuité et les ruptures et surtout les véritables apports. En cette époque de supposée fin de l’histoire de tels artistes   sont des exceptions.


Il  n’a  pourtant échappé à personne que  l’apparition de la photo vers 1850 avait bouleversé les fondements de la peinture rendant obsolète  le travail du peintre portraitiste. Pourtant, loin de signifier sa fin,  la photo   a accéléré la mutation de la peinture en  la poussant  à  exprimer autre chose  qu’une reproduction réaliste d’un personnage ou d’un paysage. Cette révolution de l’image  contenait en elle les prémisses et les développements de la peinture moderne. Libérés de l’obligation  de  représentation exacte de ce qu’ils voyaient, les peintres ont pu s’intéresser  à de nouvelles recherches techniques ; la peinture  a cessé de n’être que descriptive pour devenir de plus en plus conceptuelle.